- Sommes-nous prêts?
-
- Dans l'E.E. du 22 mai, P. Rebours dit:
"Cégétistes de toutes tendances... tâtez-vous.
Êtes-vous prêts ?"
- La grève a pris fin, mais elle reprendra demain.
Tâtons-nous.
- Je crois, en effet, qu'il est grand temps de regarder la
situation en face et de mettre un terme à la comédie
que nous jouons depuis quelques mois, nous syndicats
"minoritaires", adhérents à la IIIe Internationale
et qui n'avons pas encore pu faire un geste d'action directe, pas
même au 1er mai.
- Les militants, dont nul ne veut contester la foi
révolutionnaire, ont voulu entraîner leurs masses -
qui ont refusé de les suivre. Une deuxième fois le
Conseil Fédéral a essayé d'amorcer le
mouvement, seul le syndicat des Bouches-du-Rhône a fait
grève.
- Et il faut avoir le courage de se dire que si demain la C.G.T.
nous donnait l'ordre de grève nous serions incapables
d'obéir : ou bien alors nous marcherions à un
massacre - héroïque oui - mais inutile et
compromettant. Cette situation est humiliante apparemment mais la
valeur d'un militant - comme celle d'un chef pendant la guerre -
n'est pas faite seulement de désintéressement et
d'héroïsme aux heures graves ; je la vois plutôt
dans sa capacité à entraîner les autres pour
le succès de l'opération avec le minimum de pertes.
- Nous ne sommes pas prêts. Au lieu d'essayer de couvrir
notre impuissance par de la phraséologie
révolutionnaire, voyons enfin notre situation et au
travail.
- Il y a un an, nos syndicats étaient squelettiques mais
ils étaient vraiment minoritaires. Ils ont cessé de
l'être le jour où faisant risette aux indécis
nous avons admis ceux-ci dans nos groupements - dont ils
constituent aujourd'hui la masse importante, neutre souvent,
parfois même anticégétiste, reculant devant la
solidarité pécunière pour les ouvriers en
grève. Le fait est là. Pour notre compte - et je
crois que nous pouvons en être fiers - nous avons
passé de 60 à 210. Nous espérons être
bientôt 400. Nous ne sommes, par conséquent qu'un
syndicat en formation.
- Cette masse, il faut d'abord la syndicaliser, lui donner le
sens de la solidarité ouvrière nationale et
internationale. A cet effet, nous devrons, dès que nous
pourrons manier cette arme sans danger mortel, essayer de la
grève corporative qui éduquera et aguerrira. Ensuite
viendra la vraie action syndicale. Et que l'on s'y méprenne
pas. Tout syndicat passera "mathématiquement" par ces
diverses phases - par où ont passé les cheminots et
autres. La période agitée que nous traversons peut
précipiter ces étapes ; elle ne les supprimera pas.
- Que ceux qui s'obstinent dans leur principe de minorité
agissante réfléchissent enfin. Au moment où
la bourgeoisie ameute ses réserves, nous n'avons pas le
droit, nous, de nous désintéresser des neutres. Une
majorité imposante s'est levée dans la
dernière grève ; ce n'est pas encore assez. Et nous,
instituteurs, nous sentons-nous capables de lancer dans la
bataille une telle majorité? Oh! non, loin de là! La
proportion actuelle ne serait pas 50% ; elle serait 5%. Donc
"Recrutons".
- Recrutons, que ceux qui craignent que l'on perde
momentanément un peu de notre vigueur se disent bien que,
même s'il en est ainsi, nous serons 10 fois plus forts, sous
peu. Ne nous laissons pas hypnotiser par la révolution ; ne
nous lançons pas dans l'offensive à outrance qui a
déjà tant coûté à la France.
- Non, la révolution n'est pas pour demain. Ne craignons
pas qu'on la fasse sans nous : nous recevrons notre part des
coups. Aguerrissons-nous, préparons, mais ménageons
nos forces.
- Nous n'en sommes encore qu'à la période des
coups de main dont la grève récente a ouvert la
série - qui en sera longue et pénible. Nous
tâtons l'ennemi. Hélas! dans notre retraite
prévue et ordonnée, quelques-uns des nôtres
restent toujours accrochés aux réseaux. Mais quand
bientôt nous serons prêts, avec cette vigueur
décuplée, nous ferons notre attaque. Et le principal
pour nous c'est que ce jour-là, nous soyons à la
hauteur de notre tâche.
- Recrutons et instruisons. Ah! que nos camarades ouvriers ne
nous jettent pas de sitôt la pierre. La tâche est
rude. Ce n'est pas avec des mots que nous entraînerons nos
éléments disséminés, demi-bourgeois
dont l'instruction les fait se méfier davantage d'une
doctrine qu'on leur dit si misérable.
- La propagande chez nous doit être plus nourrie, plus
scientifique, sinon elle échouera. Il faut d'abord et
à tout prix répandre les écrits
antimilitaristes, et internationalistes, ceux qui prêchent
l'amour des peuples et non la haine. La période est propice
à cette éducation : haine soigneusement
attisée, 3 classes sous les drapeaux 20 mois après
l'armistice, guerre aux quatre coins de la planète
ensanglantée, partout la force bafouant le droit et la
liberté. Tous au travail et vous verrez la moisson
prochaine.
- Notre propagande aura alors prise sur nos
éléments ainsi préparés, et nous ne
serons plus une troupe sans idéal ni discipline
s'élançant tête baissée sur la
tranchée colossale.
- Ce jour-là - et ce jour-là seulement - nous
aurons notre majorité syndicale. Nous serons prêts.
- Et pour terminer, maintenant que le prolétariat a enfin
montré qu'il a encore du sang de 89 dans les veines, crions
avec Raymond Lefèbvre:
- Propagande! Probagande!
- Célestin Freinet.
- Bar-sur-Loup (Alpes-Maritimes)
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- Ecole Emancipée n°39 du 19 juin 1920, rubrique La
Vie Sociale, p.157