A l'Žpreuve de la guerre

(1939-1940)

 

Un tournant douloureux et difficile

C'est un Freinet doublement dŽchirŽ qui aborde la rentrŽe d'octobre 39. Pacifiste malgrŽ son antifascisme profond, il ne peut se rŽsoudre ˆ vivre une deuxime fois la guerre. Pendant le cours d'ŽtŽ qui rŽunissait ˆ Vence, du 30 juillet au 6 aožt, une centaine d'instituteurs, on a abordŽ le problme de la paix et de la guerre: Freinet rejette ˆ la fois le pacifisme intŽgral ˆ la Giono, coupŽ de la rŽalitŽ, et la politique louvoyante du gouvernement depuis les accords de Munich. A son avis, le laisser-faire mne droit au fascisme et il pense que l'URSS garde un r™le dŽterminant.

Mais le 23 aožt, c'est le pacte germano-soviŽtique et nous savons par des tŽmoins prŽsents ˆ Vence ˆ ce moment (Max et Marie Cassy) que Freinet l'a dŽsapprouvŽ fortement, ne pouvant admettre que l'on puisse pactiser avec Hitler. Pourtant il refuse de signer toute dŽclaration publique qui condamnerait ses amis communistes franais qui s'alignent sur Staline. Ce double refus de l'alignement aveugle et de la trahison de ses frres se retournera deux fois contre lui. Aprs son arrestation, en mars 40, des personnalitŽs socialistes refuseront d'intercŽder pour le faire libŽrer puisqu'il a refusŽ de se dŽsolidariser du PC. Aprs la guerre, c'est le parti communiste qui rŽglera ses comptes avec lui.

Le premier Žditorial qu'il Žcrit, pour la rentrŽe d'octobre 39, s'intitule ClartŽs dans la nuit.  Rappelant l'ambiance fervente du cours d'ŽtŽ de Vence, au dŽbut d'aožt, il dit : On aurait dit que planait dŽjˆ sur ce cours la menace des graves ŽvŽnements que nous avons connus depuis. Chacun cherchait sa voie en nous interrogeant avec anxiŽtŽ et les participants auront certainement pensŽ longuement, ces temps-ci, ˆ cette soirŽe d'ardente discussion sur le problme de la paix. Emouvante et comme solennelle aussi, cette dernire soirŽe sur le terrain de jeux, o les petits Espagnols qui allaient retourner dans leur pays se dŽcoupaient en fires silhouettes clignotantes et lanaient vers le ciel leurs inoubliables chants d'espoir...

Nous avions bien dit ˆ nos amis : nous n'aurons pas cette guerre que vous craignez et qu'on nous annonce. Et, forts de notre bon sens et d'un attentif examen des conjonctures prŽsentes, nous justifiions notre prophŽtie. Nous serions-nous trompŽs ?

Nous ne voulons pas encore le croire. La grande tuerie n'est qu'ˆ moitiŽ dŽcha”nŽe. Les canons et les bombes n'ont pas encore donnŽ leur grosse voix. Le monde hŽsite ˆ se suicider.

Le premier souci de Freinet est de prŽserver l'unitŽ du mouvement dans sa pluralitŽ. Aprs avoir rappelŽ les problmes posŽs par la mobilisation de nombreux militants et la moindre disponibilitŽ de beaucoup de militantes, il ne veut rien renier des engagements passŽs:

Reste la question idŽologique. Nous n'avons absolument rien ˆ en cacher. Nous avons toujours pensŽ que l'esprit Imprimerie ˆ l'Ecole devait nŽcessairement baigner toute l'atmosphre dans laquelle Žvoluent et se diffusent nos techniques. Il ne s'agit pas lˆ d'un esprit partisan quelconque puisque nous avons toujours ralliŽ l'unanimitŽ des adhŽrents de notre CoopŽrative qui, comme dans toute CoopŽrative, ont le loisir d'appartenir aux organisations, sociales et politiques qui leur plaisent ou de rester au contraire ˆ l'Žcart de toutes.

Freinet sent que le danger principal est la remise en cause des progrs Žducatifs, rŽcemment acquis, au profit d'une restauration du bourrage de cr‰ne qu'il a bien connu avant et pendant la guerre de 14. Il ajoute donc : Il ne faut, en aucune faon, que les difficultŽs actuelles autorisent le retour virulent de techniques condamnŽes par l'expŽrience et prŽtendant annihiler les heureuses innovations de ces dernires annŽes. (...) On tentera de nous dŽcourager en nous signifiant que, lorsque les hommes se battent, toutes discussions pŽdagogiques deviennent futiles et superflues. Comme si on voulait nous persuader que l'Žducation des jeunes gŽnŽrations en temps de guerre est indiffŽrente ! Nous espŽrons bien qu'on n'a pas l'intention de poursuivre une guerre d'extermination. Quand les combattants reviendront prŽmaturŽment fatiguŽs et vieillis, ce seront ces enfants dont nous avons la garde aujourd'hui qui devront reprendre le flambeau. Nous voulons qu'ils en soient dignes.

L'objectif est donc de tenter de prŽserver au mieux les enfants de toutes les consŽquences de la guerre. Dans cet esprit, Elise Freinet inaugure une sŽrie d'articles intitulŽs: Conseils aux mamans en temps de guerre pour sauvegarder la santŽ de l'enfant .

 

Sous les ciseaux de la censure

Comme un bon nombre d'abonnŽs sont mobilisŽs et risquent de ne pas renouveler leur abonnement, la revue para”t avec une pagination rŽduite et le prix est ramenŽ provisoirement de 40 ˆ 30 F. Les amŽliorations envisagŽes pour La Gerbe  sont ajournŽes. D'ailleurs Copain-Cop  a cessŽ de para”tre, tout comme la revue belge Vers l'Ecole Active, et on est sans nouvelle de La Nouvelle Education  et de Pour l'Žre nouvelle. 

Freinet n'ignore pas que l'obstacle majeur ˆ l'action de son mouvement est la restriction de libertŽ dŽcoulant de l'Žtat de guerre, notamment la censure. Grande malchance pour lui : le Quartier GŽnŽral du 15e corps d'armŽe est fixŽ ˆ Vence. On devine les mesures particulires de sŽcuritŽ que cela provoque. Parmi les officiers, souvent plus ou moins proches de l'Action Franaise, certains n'ont pas oubliŽ une certaine affaire Freinet et sont ˆ l'affžt du moindre indice. Ils y sont d'ailleurs encouragŽs par des lettres anonymes dŽnonant tous les militants progressistes de la rŽgion. Freinet est notamment accusŽ de continuer "d'expŽdier par la poste des corbeilles entires de tracts et d'imprimŽs de propagande communiste ".

De leur c™tŽ, les rapports de police dŽpeignent Freinet, tant™t comme un dangereux agitateur communiste, tant™t comme un anarchiste depuis qu'il a crŽŽ sa propre Žcole dans un quartier peuplŽ d'Espagnols, plus ou moins proches du mouvement anarchiste de leur pays. Certains adversaires n'hŽsitent pas se faire l'Žcho de rumeurs selon lesquelles "les b‰timents du Pioulier auraient ŽtŽ payŽs par des fonds de l'ambassade d'URSS auprs de laquelle Freinet se rendrait, dit-on, frŽquemment ".

Mme s'il ne sait pas tout cela, Freinet, pour sauvegarder l'essentiel, adopte ce qu'on pourrait appeler un profil bas. CŽdant aux intimidations, il a supprimŽ du titre de sa revue l'adjectif ProlŽtarien,  jugŽ provocateur dans le climat anticommuniste du moment (Daladier vient de dissoudre le PC). Mais le changement de titre de dernire minute oblige ˆ supprimer l'adjectif chaque fois que l'on parle de L'Educateur  dans les colonnes du premier numŽro. Les blancs insolites qui en rŽsultent ne sont que le prŽlude de ceux qui vont se multiplier dans les numŽros suivants.

Dans un article censurŽ, chaque passage incriminŽ (mot, ligne, pavŽ) est remplacŽ au dernier moment par un blanc, si bien que le lecteur ne peut conna”tre les raisons qui ont motivŽ la censure. Par exemple, en voyant que plusieurs lignes ont ŽtŽ supprimŽes dans les Žditoriaux de Freinet (6 lignes, E 2, p. 20; 8 lignes, E 8, p. 116-117; 8 lignes, E 9, p. 129-130), on serait tentŽ de croire que, malgrŽ sa prudence, il s'est laissŽ entra”ner ˆ exprimer des idŽes maintenant prohibŽes.

Pourtant on s'aperoit que les textes les plus largement censurŽs sont typiquement pŽdagogiques, on peut mme dire technologiques. Dans une sŽrie d'articles relatant un travail rŽalisŽ dans sa classe, autour d'un texte libre sur la mort d'une jument, Yves Guet (Allier), se fait censurer ˆ quatre reprises (une colonne et demie, E 4, p. 59; 20 lignes, E 5, p. 72; 24 lignes, E 9, p. 137; 6 lignes, E 10, p.148). Freinet en donne par la suite l'explication : La censure a supprimŽ une fiche documentaire de calcul sur le cheval. CensurŽe aussi la page de fiches autocorrectives de grammaire, l'annonce de notre service de films. Nos correspondants sont invitŽs ˆ Žviter dans leurs articles les sŽries de nombres, les longues ŽnumŽrations qui sont censurŽes.  De mme a ŽtŽ interdite la publication des listes d'adresses des classes jumelŽes pour la correspondance ou l'Žchange de journaux scolaires.

MalgrŽ cette mise en garde, d'autres articles sont largement censurŽs, gŽnŽralement parce qu'ils devaient contenir des nombres: l'un sur l'index de classement dŽcimal du fichier documentaire, d'autres de Vovelle sur l'herbier o il indiquait les diagrammes des fleurs (nombre de pŽtales, sŽpales, Žtamines), de Delaunay sur le fichier de calcul, tout comme la liste des disques qui comportent chacun un matricule d'Ždition.

On atteint la bouffonnerie quand disparaissent sous la censure certains mots des menus vŽgŽtariens d'Elise Freinet (E 5, p. 77-78) ou les critiques formulŽes par le Docteur Carton contre la consommation de viande (E 9, p. 145). Il est vrai que, pour dŽgožter d'en manger, cet hygiŽniste utilise souvent le mot "cadavre"; sans doute ne fallait-il surtout pas parler de cela en ce temps de (dr™le de) guerre. Dans le n¡ 10, un article entier est censurŽ, il Žtait intitulŽ Des nouvelles aux mobilisŽs. On se perd en conjecture sur ce que pouvait contenir de si sŽditieux un tel article.

 

Place, malgrŽ tout, ˆ la rŽflexion

MalgrŽ les fourches caudines de la censure, Freinet tente au maximum d'assurer la continuitŽ de l'action et de la rŽflexion Žducatives. Comme il ne reste plus que 8 petits rŽfugiŽs espagnols ˆ l'Ecole Freinet, il propose d'accueillir d'autres enfants en dŽtresse en faisant appel au parrainage des militants (E 2, oct. 39, p. 25). Il doit renouveler l'appel au soutien financier, car sur 22 enfants hŽbergŽs, 12 seulement paient pension, les autres Žtant ˆ la charge de la collectivitŽ (E 7, p. 96).

Sous le titre Les vraies raisons de nos succs, Freinet cite un inspecteur qui prŽtend, pour contester la nouvelle pŽdagogie: L'Žducation n'est pas une science mais un art. Ce n'est pas avec des techniques qu'on fait des chefs d'Ïuvre. Il n'y a pas de formule pour faire la Joconde. Il suffit d'avoir du gŽnie. A dŽfaut de gŽnie, la foi opre des miracles. Et votre Žcole en fournit, aprs l'exemple de BakulŽ, une Žclatante dŽmonstration. Argument qui remettrait d'ailleurs en question la validitŽ de tous les apprentissages scolaires traditionnels. Freinet lui rŽpond longuement: Je prŽsente toujours notre groupe comme un groupe d'instituteurs moyens, ayant beaucoup de bonne volontŽ et de dŽvouement certes, animŽs par un idŽal de progrs - mais qui n'est justement pas, ˆ de rares exceptions prs, un idŽal exclusivement pŽdagogique.  (...) Nous n'avons pas de gŽnie si ce n'est celui qui nous vient "d'une longue patience". Et nous n'avons pas de foi! Je rattrape tout de suite cette parole pour qu'on ne croie pas que notre activitŽ pŽdagogique cache alors quelque but inavouable. Nous avons la mme foi que le menuisier qui fait son travail avec gožt et conscience, qui est persuadŽ du sŽrieux de son activitŽ et de l'intŽrt individuel et social qu'il a ˆ le faire de son mieux. (...)Pourquoi insistons-nous si longuement sur le sens ˆ donner ˆ ce mot de foi? C'est que nous y voyons une des tendances les plus dangereuses de la pŽdagogie que nous dŽnonons. On dit au jeune normalien sortant : tu es nanti d'un sacerdoce. Il faudra travailler avec une foi inŽbranlable! Et on le place dans des conditions telles qu'il se dŽgožte ˆ jamais de son mŽtier. (...)Nous ne marchons plus pour cette foi intŽressŽe qui abuse de notre candeur et de notre dŽvouement. Nous voulons qu'on mette, ˆ la base de l'organisation pŽdagogique franaise, l'ordre technique, l'installation matŽrielle les mieux aptes ˆ la rŽalisation mŽthodique et sžre de notre idŽal.

Freinet fait ensuite Žtat de dŽclarations d'un directeur de l'enseignement secondaire: Ces pionniers de l'Education Nouvelle ont le dŽfaut d'tre des iconoclastes. Agents de rŽnovation, ils commencent par tout dŽtruire. Ils rompent avec toutes les traditions pŽdagogiques; ils font litire de tout le passŽ. Bien plus, ils sont rebelles ˆ toute organisation. Ces grands tŽnors chantent leur air sans s'inquiŽter du reste du chÏur. Ils sont fauteurs d'anarchie. Si leur nombre venait ˆ se multiplier, quel flŽau et quelle menace!  A quoi Freinet rŽpond: Nous sommes iconoclastes, certes, si iconoclastes signifie ennemis et destructeurs des ic™nes et de toutes les croyances non fondŽes sur la science ni sur la raison. Mais ne sommes-nous pas dans la pure tradition philosophique franaise en posant comme but ˆ notre Žducation la victoire du bon sens et de la lumire sur les tŽnbres des croyances ancestrales? Tout dŽtruire? Qu'avons-nous dŽtruit dans nos classes? Nous disons au contraire: construire, mais en utilisant les matŽriaux actuellement prŽparŽs, et nous en donnons l'exemple dans toutes nos rŽalisations. Faire litire du passŽ? Non pas. Mais ne point s'encha”ner ˆ ce passŽ... S'en servir pour aller de l'avant, tout comme devront se servir de nos rŽalisations ceux qui viendront aprs nous pour aller plus loin que nous. Rebelles ˆ toute organisation! Lˆ, nous retournons l'accusation et nous sommes en mesure de prouver que ce qui caractŽrise l'Žducation traditionnelle c'est le manque d'organisation, gŽnŽrateur d'anarchie; que nous prŽtendons apporter l'ordre, la mŽthode, l'effort concertŽ au service de la communautŽ. Ne pas s'inquiŽter du reste du chÏur! Qu'on trouve aujourd'hui un groupe pŽdagogique aussi animŽ que le n™tre de collaboration fructueuse entre des milliers d'Žcoles, entre des centaines de milliers d'enfants! (...) Nous le rŽpŽtons encore : nous n'avons pas de mŽthode fixe et dŽfinie ˆ proposer pour votre salut. Nous sommes un groupe, d'une puissance sans prŽcŽdent, d'instituteurs qui cherchent, sans aucun parti pris, l'amŽlioration, l'amŽlioration de leurs conditions de travail et du rendement Žducatif de leurs efforts. Techniciens, nous nous adjugeons le droit de discuter de nos techniques, de juger avec nos connaissances de praticiens, les mŽthodes qu'on nous a trop longtemps imposŽes. Et nous t‰chons de faire mieux, posŽment, calmement, sans gestes ni paroles inutiles, sans rien dŽtruire brutalement persuadŽs que nous sommes qu'il suffit d'aller de l'avant avec bon sens et mesure, mais avec hardiesse aussi, pour laisser derrire soi se perdre insensiblement dans la dŽsaffection et l'oubli, les formes dŽsutes d'activitŽ. (E 7, janv. 40, p. 97 ˆ 100).

Dans les n¡ 10 (p. 155) et 11 (p. 173), Freinet se livre ˆ une rŽflexion sur la vraie place du jeu en Žducation. Pour la premire fois, on lui voit opposer au jeu-haschich le ludisme vital et l'activitŽ sociale fonctionnelle ˆ la mesure des enfants. On retrouvera le niveau de ces rŽflexions (rupture ou continuitŽ avec les traditions, place rŽelle du jeu dans l'Žducation) dans L'Education du Travail,  l'ouvrage qu'il ne tardera pas ˆ concevoir.

 

Les journaux scolaires aussi sont soumis ˆ la censure

Alors que, si souvent, on conteste aux journaux scolaires le statut de la presse, ils accdent, en temps de guerre, au droit d'tre censurŽs comme ceux des grands. Dans le n¡1, p. 6, Freinet a rappelŽ: Il y a la censure. Nous pensons que, avant reliure et expŽdition du journal scolaire, il sera bon de soumettre un exemplaire ˆ la censure (s'adresser ˆ la PrŽfecture). Si, comme nous le recommandons, on a fait grande attention aux textes et aux phrases qui risquent de prter ˆ malentendu, aucune difficultŽ ne devrait surgir de ce c™tŽ-lˆ. Le cas ŽchŽant, on supprimerait purement et simplement les pages incriminŽes. GŽnŽralement, la censure ne pose pas de gros problmes aux Žcoles, sinon que l'apposition d'un cachet militaire incongru atteste parfois le contr™le.

Dans le n¡ 5 de L'Educateur, Freinet reproduit en gros caractres le conseil de l'Inspecteur GŽnŽral PrŽvot d'adresser aux soldats les rŽcits collectifs - polycopiŽs ou, mieux encore, imprimŽs et accompagnŽs de croquis - des faits divers les plus saillants de la localitŽ . Il reprendra cet appel en mars 40 (E 11, p. 169). Lui-mme avait pris l'initiative, ds le 20 septembre, de faire rŽdiger une lettre collective dactylographiŽe et tirŽe au limographe: A nos grands camarades mobilisŽs . Ensuite le titre devient A nos amis mobilisŽs  (moins connotŽ socialement). A qui est destinŽe cette feuille ? A tous les familiers de l'Žcole actuellement sous les drapeaux: Žducateurs et employŽs de la coopŽrative, voisins du Pioulier, jeunes qui avaient participŽ ˆ la construction des b‰timents et qui y revenaient souvent.

Cette lettre hebdomadaire donne des nouvelles de l'Žcole, des enfants (y compris Pouponne, le bŽbŽ d'Albert et Fifine, ‰gŽe d'un an ˆ peine), ceux qui partent (notamment des enfants espagnols) et ceux qui arrivent, l'organisation des travaux, l'Žtat des cultures et du temps. Quand les mobilisŽs donnent ˆ leur tour de leurs nouvelles, la lettre collective informe les autres. Il arrive aussi que des enfants espagnols revenus dans leur pays Žcrivent : Alfonso nous dit (de Madrid) que lˆ-bas les gens n'ont ni travail ni argent. Les maisons autour de lui sont dŽtruites et il n'a plus d'amis. Il voit souvent Carmen et Rosario .

Le 28 octobre, s'y ajoute une feuille sur le travail de la semaine qui prŽcise: Nous aurions voulu imprimer encore quelques textes espagnols, mais nous craignons d'avoir des ennuis avec la censure .

MalgrŽ la prudence, ces ennuis ne tardent pas.

 

Qui veut noyer son chien...

Le 8 novembre, l'Žcole Freinet diffuse cette information : Papa avait portŽ ˆ la censure le numŽro d'octobre de "Pionniers". La censure de Nice a communiquŽ Pionniers ˆ la censure de Marseille, et, hier, deux gendarmes de Vence sont venus nous aviser que la publication de Pionniers est "formellement interdite". Nous ne savons pas pourquoi. Les gendarmes ont saisi et emportŽ toutes les feuilles imprimŽes en octobre. Le journal ne para”tra donc pas.

Nous continuerons ˆ faire notre livre imprimŽ et nous assurerons les correspondances par lettres manuscrites rŽgulires des enfants.

Que contenait donc de si sulfureux ce journal interdit ? Tous les textes en ont ŽtŽ conservŽs dans le livre de vie personnel des enfants. En plus des lettres aux amis mobilisŽs, on n'y trouve que de petits textes anecdotiques (jeux ou farces, Žtourderies ou maladresses), des indications sur la saison et sur les sujets ŽtudiŽs en classe: l'Egypte, les mouvements de la Terre, l'oxygne.

Mais qu'importe au commandement militaire de rŽgion (on n'avait tout de mme pas osŽ remonter jusqu'au gŽnŽralissime Gamelin, ni au ministre de la Guerre), voici son avis: "MalgrŽ son texte d'apparence enfantin, le journal pourrait cacher un moyen de correspondance secrte et doit tre empchŽ de circuler ".

La mention de ces faits n'Žtait peut-tre pas inutile pour rappeler que le rgne de l'arbitraire le plus bornŽ n'a pas commencŽ avec l'invasion et le vote des pleins pouvoirs au marŽchal PŽtain. Certains officiers Žtaient beaucoup plus prŽoccupŽs de pourchasser un fantasmatique "ennemi intŽrieur" que de barrer la route aux rŽels envahisseurs qui allaient bient™t dŽferler sur notre pays.

 

Regard sur le livre de vie des enfants

Un seul texte (du 27 septembre 39) montre le contexte de l'Žpoque:

L'alerte.

Pour avertir de l'arrivŽe des avions ennemis, on fait mugir la sirne. A Vence, les avions allemands ne sont pas venus, mais on a quand mme donnŽ l'alerte. Il Žtait 10h; nous dormions tranquillement. Seules Baloulette, Mireille et Claude Žtaient ŽveillŽs. Tout ˆ coup la sirne mugit ; sa voix dŽsespŽrŽe montait, descendait, indŽfiniment. On aurait dit que toute la nature avait peur. C'Žtait lugubre.

Les petits Espagnols pleuraient. Ils se souvenaient des bombardements d'Espagne. Ils croyaient que les bombes allaient tomber. Heureusement, papa et maman allaient d'un dortoir ˆ l'autre en disant : - N'ayez pas peur, ce n'est qu'une alerte pour rire.  Il y en avait qui dormaient ˆ poings fermŽs.

Les pages les plus significatives sont les lettres hebdomadaires aux mobilisŽs que Freinet continue de tirer au limographe (la dernire est datŽe du 6 mars) et les feuilles consacrŽes au travail de la semaine, sans doute envoyŽes aux parents et aux correspondants par courrier. On y voit l'Žvolution des sujets ŽtudiŽs, assez souvent proches des programmes scolaires.

Les autres textes semblent montrer que les enfants souffrent d'un certain confinement et, quand on les compare ˆ ceux des livres de vie des annŽes prŽcŽdentes, on ressent par contraste l'influence du brassage des idŽes gr‰ce ˆ la correspondance et ˆ l'Žchange des journaux scolaires, l'importance de l'ouverture de l'Žcole sur son environnement social.

Observons qu'un texte de Marianne sur ses crises de colre, imprimŽ le 18 janvier 40, est prolongŽ par une longue sŽrie de textes o chaque enfant parle de sa propre colre (ou, s'il n'est pas colŽreux, de ses autres dŽfauts). Le 19 fŽvrier, un texte de Serge et Michelle dŽcrit celle de Freinet.

La colre de Papa

Lorsque Papa se met en colre, il ne crie pas comme nous et ne tape pas du pied. Quand nous nous mettons en colre, c'est pour un rien, mais Papa, c'est pour des choses importantes: par exemple quand, en faisant des expŽriences, on casse quelque chose, ou comme un jour o on avait par erreur jetŽ des archives ˆ la Cagne.  (on avait en effet l'habitude d'utiliser comme dŽpotoir le bas de la falaise sous l'Žcole)

Lorsqu'il se met en colre, il dit:  - Ah! coquin de sort! a ne semble pas possible... Tu n'aurais pas pu faire attention!... Et comment t'es-tu dŽbrouillŽ pour faire a?

Heureusement qu'il ne fait pas comme nous et qu'il ne casse pas tout.

La colre de Papa n'est pas trs terrible.

 

Le livre de vie des enfants s'interrompt le samedi 16 mars avec l'habituelle page de synthse dactylographiŽe de la semaine et ne reprend que le 1er avril. Cette interruption est logique si l'on se rappelle que les congŽs scolaires commenaient alors une semaine avant P‰ques et se terminaient une semaine aprs, soit pour 1940 du 17 au 31 mars (ce dernier jour, est prŽvue ˆ Moulins l'AG statutaire de la CEL). Les enfants de l'Žcole Freinet ne quittent pratiquement pas l'internat, en dehors de l'ŽtŽ. Mais, si la vie communautaire continue, les activitŽs purement scolaires s'interrompent comme dans toutes les Žcoles.

 

 

Une arrestation au Pioulier

Le premier texte Žcrit ˆ la rentrŽe de P‰ques, le 1er avril, raconte le dŽpart de Papa . Il s'agit de l'arrestation de Freinet, le 20 mars, et de son internement au camp de Saint-Maximin (Var).

Papa est parti. Nous avons eu un trs grand chagrin de le voir s'en aller. C'Žtait un vŽritable dŽsespoir pour tout le monde. Nous ne voulons pas en parler maintenant. Nous en parlerons plus tard dans l'histoire de notre Žcole.

Maintenant nous voulons simplement travailler avec tout notre cÏur, avec tout notre courage. Papa nous a laissŽ l'Žcole et le matŽriel. Cette Žcole, elle est ˆ nous tous. Nous savons nous instruire tout seuls avec les fiches, l'imprimerie, les livres et toutes les questions que nous pourrons poser ˆ MŽmŽ, ˆ Maman au moment du d”ner et des promenades.

Nous avons mis des responsables: Nicole qui est grande et qui Žcrit bien Žcrira les textes au tableau. Toti qui est forte en orthographe corrigera les fautes. Coco surveillera la composition. Serge surveillera le tirage. Baloulette sera responsable de la discipline des heures de classe. Pierrette fera le texte des petits. Jacquot sera responsable de l'illustration. Henri prendra la direction des travaux de la campagne sous la conduite d'Albert (il avait ŽtŽ mobilisŽ puis libŽrŽ pour sa mauvaise vue). Chaque soir, Pierrette et Baloulette feront le journal de la journŽe pour les Annales et pour Papa. Au travail !

Ce texte confirme la capacitŽ d'autonomie des enfants chaque fois que Freinet devait s'absenter, mais la mise en retrait d'Elise par rapport ˆ l'Žcole (alors qu'elle y intervenait souvent, notamment pour les activitŽs artistiques) semble inspirŽe par sa prudence ˆ l'Žgard de l'administration car elle sait que seul Freinet est le directeur en titre de l'Žcole. On verra bient™t que cette prudence Žtait justifiŽe.

 

 Hallali administratif pour la fermeture de l'Žcole Freinet

Si l'on ne peut encore accŽder aux documents administratifs concernant l'internement de Freinet en 1940-41, il en existe par contre de trs explicites montrant comment l'administration s'est acharnŽe contre l'Ecole Freinet aprs l'arrestation de son responsable et animateur (dossier sur l'enseignement privŽ, cote 27788, aux Archives DŽpartementales des Alpes-Maritimes).

 

o  Ds le 17 avril, l'Inspecteur d'AcadŽmie de Nice enjoint ˆ Elise Freinet de fermer immŽdiatement l'Žcole, par la lettre suivante:

Je suis informŽ que l'Ecole privŽe du Pioulier, Commune de Vence, que dirigeait M.FREINET continue ˆ fonctionner sous votre direction. Cette situation est irrŽgulire puisque vous n'avez jamais sollicitŽ l'autorisation de prendre la succession de votre mari.

Je vous prie, en consŽquence, de fermer immŽdiatement cette Žcole.

 

o  Ds le lendemain, celle-ci rŽpond, sur papier ˆ en-tte de la pension d'enfants tenue par sa mre (Mme Vve Lagier-Bruno), dans les termes suivants:

Monsieur l'Inspecteur,

En rŽponse ˆ votre honorŽe du 17 avril, j'ai l'honneur de vous informer que mes attributions actuelles sont exclusivement d'ordre mŽnager pour ce qui regarde la pension d'enfants de ma mre Mme Vve Lagier-Bruno, pension Žtrangre ˆ l'Ecole Freinet que dirigeait mon mari.

Ds l'internement de mon mari, j'ai Žcrit aux parents d'Žlves que l'Ecole ne fonctionnait plus et de ce fait 6 enfants sont partis. Certains parents ont rŽpondu que leurs enfants Žtant dans le midi pour raison de santŽ, ils ne voyaient pas la nŽcessitŽ de les rappeler de sit™t.

Les locaux de l'Ecole sont restŽs ouverts et le matŽriel autoŽducatif est restŽ ˆ la disposition des enfants. Je mets quiconque au dŽfi de prouver que j'ai fait une seule heure de prŽsence dans ces locaux o je n'ai jamais mis les pieds et mes protestations ˆ M. le Ministre de l'Education Nationale font justement mention de l'Žtat d'abandon o se trouve une Žcole qui fut le lieu de rencontre de tant de pŽdagogues de tous pays et de toutes tendances philosophiques.

Croyez, Monsieur l'Inspecteur, que connaissant le peu de bienveillance ˆ notre Žgard, je jugerai pour le moins imprudent de m'octroyer des droits que je n'ai pas. Je n'ai pas mme usŽ de la possibilitŽ qui m'Žtait faite de donner des leons particulires, dans le cadre des rglements, comme je pourrais tre appelŽe ˆ le faire si mon temps devait tre consacrŽ ˆ autre chose qu'ˆ la dŽfense de mon mari.

Veuillez agrŽer, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments respectueux.

                                                                                                    SignŽ: E. Freinet

L'allusion au ministre se rŽfre aux multiples dŽmarches, appuyŽes par Langevin et Mlle Flayol, responsables du GFEN de l'Žpoque, ainsi que par des personnalitŽs Žtrangres pour faire libŽrer Freinet. Des responsables socialistes avaient Žgalement ŽtŽ sollicitŽs pour intervenir auprs du gouvernement mais avaient refusŽ, ˆ cause du refus de Freinet de condamner publiquement le pacte germano-soviŽtique.

 

o  Le 19 avril, Elise Freinet adresse ˆ la directrice et au directeur des Žcoles publiques de Vence une demande d'inscription de 10 filles de 10 ˆ 13 ans et de 9 garons de 5 ˆ 12 ans, ainsi que leur inscription ˆ la cantine (le quartier du Pioulier Žtant trop ŽloignŽ des Žcoles pour que les enfants reviennent manger ˆ midi). Le 22, l'I.A. transmet au PrŽfet ces informations. Le 23, le Ministre transmet ˆ l'I.A. une lettre d'Elise Freinet faisant Žtat de l'impossibilitŽ des Žcoles primaires de Vence d'accepter ses jeunes pensionnaires.

o  Le 26, Elise rŽpond ˆ une note de l'I.A. (non prŽsente au dossier) qui lui demandait des explications:

Monsieur l'Inspecteur,

En rŽponse ˆ votre note du 22 avril reue ce jour, j'ai l'honneur de vous exposer les conditions exactes dans lesquelles se trouvent les enfants qui frŽquentaient l'Ecole Freinet.

1¡ -  Les enfants actuellement  ici y sont venus pour deux raisons:

          a)  Pour suivre la mŽthode d'enseignement Freinet.

          b)  Pour raison de santŽ: nŽcessitŽ de cure d'air et de rŽgime alimentaire.

2¡ -  Au dŽpart de M.Freinet les parents ont ŽtŽ avisŽs par mes soins que l'Žcole cessait de fonctionner mais que les locaux et le matŽriel d'enseignement autoŽducatif resteraient ˆ la disposition des enfants.

7 enfants sont partis.

Pour les autres, les parents ont exprimŽ le dŽsir que, la santŽ prŽvalant sur l'instruction, les enfants resteraient en attendant le retour de M.Freinet auquel ils gardent une totale confiance.

3¡ - Jusqu'ici les enfants continuaient ˆ disposer des locaux et du matŽriel, ˆ s'instruire comme il est possible de le faire gr‰ce aux nombreux fichiers et aux bibliothques diverses dont les documents sont classŽs, mobiles et suffisamment explicites. Les enfants exprimaient chaque jour leur vie par l'imprimerie et ils envoyaient leur imprimŽ et les questions qui les avaient embarrassŽs ˆ leur ma”tre qui est restŽ en liaison permanente avec eux car ˆ ces Žchanges s'ajoutent des lettres personnelles solutionnant des cas spŽciaux.

Ds que j'ai reu votre ordre, j'ai demandŽ ˆ Vence s'il Žtait possible de recevoir les enfants et s'il existait une cantine scolaire. La rŽponse fut: Il y a de la place pour les filles, pas pour les garons et pas de cantine.

J'ai informŽ les parents de ce fait en spŽcifiant que l'Žcole de Vence est ˆ 4 km et que l'aller et retour me semblait exagŽrŽ pour certains enfants en voie d'amŽlioration physique.

4¡ -  Des difficultŽs d'Žloignement des Žcoles de Vence, de la santŽ des enfants et de l'absence de cantine, il semblerait rŽsulter que:

-  12 enfants ne pourraient frŽquenter l'Žcole de Vence dans ces conditions

       (suit la liste des enfants avec leur ‰ge et les troubles ou dŽficiences qui ont justifiŽ leur placement au Pioulier)

5¡ -  J'ai proposŽ aux parents d'enfants plus rŽsistants, avant de vous en faire la demande, d'envoyer les enfants pour une demi-journŽe ˆ Vence de faon que les enfants puissent rentrer ˆ midi pour suivre leur rŽgime alimentaire. Ils bŽnŽficieraient ainsi de cours suivis et d'un certain contr™le car ce sont des candidats au C.E.P. Ce serait le cas pour 4 Žlves

       (suivent leurs noms et ‰ges)

Il y a Žvidemment au domicile actuel des enfants des possibilitŽs d'instruction:

      a)   Des locaux et du matŽriel Žducatif pourraient tre ˆ leur disposition.

      b) Trois adultes de la pension de Mme Lagier-Bruno ayant des titres universitaires pourraient donner des leons particulires dans le cadre des rglements.

      c) Les enfants pourraient rester en liaison avec leur ma”tre pour renseignements particuliers.

Au cas o ces considŽrations humaines qui concilieraient la santŽ des enfants et leur instruction ne seraient pas prises en considŽration et o les Žlves devraient supporter et dans leur santŽ et dans leur esprit les consŽquences d'une mesure arbitraire qui les dŽpasse, Mme Lagier-Bruno me prie de vous transmettre l'adresse des parents d'Žlves avec lesquels vous pourriez entrer en relations pour solutionner au mieux le problme de l'Žducation de leur enfant.

Veuillez agrŽer, Monsieur l'Inspecteur, l'expression de mes sentiments dŽvouŽs ˆ la cause de l'enfant.

                                                                                            Elise Freinet

Est jointe une liste des adresses des familles de 11 enfants, situŽes dans toute la France et mme en AlgŽrie pour 2 d'entre elles.  Suit la liste de 6 enfants sans famille, ˆ la charge de Mme Freinet; parmi eux, 2 Parisiens, 2 Espagnols, un TchŽcoslovaque et un Suisse.

 

On est un peu surpris par cette argumentation qui dŽpeint Freinet continuant de diriger, ˆ partir du camp d'internement (ˆ plus de 100 km ˆ vol d'oiseau), le travail de chaque enfant de son Žcole. Nul doute que les uns et les autres restent unis par la pensŽe, mais ce n'est pas un argument susceptible d'inflŽchir un Inspecteur d'AcadŽmie convaincu de l'influence pernicieuse de Freinet. Et l'on voit mal cet administrateur entrer en contact avec des familles qui ont eu le tort ˆ ses yeux de faire jusque-lˆ confiance ˆ un tel individu, et rechercher avec elles les meilleures conditions de la scolaritŽ de leur enfant. La rŽaction ne se fait pas attendre.

 

o  Le 27 avril, l'I.A. des Alpes-Maritimes Žcrit au Ministre de l'Education Nationale cette lettre dont il adresse copie au PrŽfet de Nice:

Vous avez bien voulu, en date du 23 de ce mois, me communiquer une lettre  (que je vous retourne ci-joint) de Madame Veuve LAGIER-BRUNO, PropriŽtaire d'une Pension d'Enfants, au Quartier du Pioulier, ˆ Vence. ( cette lettre ne figure pas au dossier)

Cette dame vous signale que j'ai donnŽ l'ordre de fermer l'Ecole libre tenue par Monsieur FREINET, qui Žtait annexŽe ˆ son Internat et qu'elle ne peut envoyer les enfants dont elle a la garde aux Ecoles Publiques de Vence, faute de place.

Je tiens ˆ vous donner, sur cette affaire, tous les renseignements utiles.

-  I¡)   InformŽ que M.Freinet, Directeur de l'Ecole du Pioulier, avait ŽtŽ envoyŽ dans un camp de concentration, j'Žcrivais, en plein accord avec M. le PrŽfet, le 17 Avril courant, ˆ Madame FREINET, une lettre conue dans ces termes:

   (suit copie de la lettre citŽe plus haut)

Le 18 Avril, Mme FREINET me rŽpondait par une lettre dont ci-joint copie.

    (voir plus haut)

Je tiens ˆ prŽciser que cette lettre ne m'a pas paru de nature ˆ me faire revenir sur la dŽcision que j'avais prise.

J'estime, en effet, ou bien que l'Ecole de M.FREINET est actuellement dirigŽe par Mme Freinet et c'est irrŽgulier, ou bien cette Ecole, dans laquelle les Enfants, d'aprs l'expression de Mme FREINET "continuent ˆ s'instruire selon les mŽthodes et la pensŽe de leur Ma”tre" , n'est dirigŽe par personne et c'est encore plus irrŽgulier.

-  2¡)  J'ai ŽtŽ avisŽ, le 20 Avril courant que, le 19, Madame FREINET avait Žcrit au Directeur et ˆ la Directrice des Ecoles Publiques de Vence, une lettre dont ci-joint copie, leur demandant s'ils pourraient recevoir les Žlves de l'Internat de Mme LAGIER. - J'ai aussit™t donnŽ l'ordre au Directeur et ˆ la Directrice de Vence de recevoir ces enfants et toutes les dispositions nŽcessaires pour cela ont ŽtŽ prises.

En rŽsumŽ, il est exact que j'ai donnŽ l'ordre de fermer l'Ecole de M.FREINET ; il est inexact qu'il n'y ait pas de place aux Ecoles Publiques de Vence pour recevoir les enfants hŽbergŽs dans l'Internat de Mme LAGIER.

Dans ces conditions, j'ai Žcrit, le 22 Avril ˆ M. le PrŽfet une lettre lui demandant, au cas o les enfants de l'Internat de Mme LAGIER ne seraient pas envoyŽs aux Ecoles de Vence, de prendre toutes dispositions utiles pour que soit fermŽ cet Internat. Il est en effet illŽgal de tenir un Internat o des enfants soumis ˆ l'obligation scolaire ne sont pas envoyŽs dans une Ecole rŽgulirement ouverte.

J'ajoute que j'ai tout lieu de croire que l'Ecole de M.FREINET avait un caractre dangereux et qu'il serait fort imprudent de se laisser entra”ner par Madame FREINET sur le terrain de la procŽdure: les dŽmlŽs retentissants du mŽnage FREINET avec l'Administration prouvent qu'il est sage d'user avec eux d'Žnergie. (soulignŽ par M.BarrŽ)                                                                     

                                                                 L'Inspecteur d'AcadŽmie, J. Charvey

 

o  Le 7 mai, arrtŽ du PrŽfet de Nice:

Article 1er-  Est et demeure fermŽe l'Ecole Primaire ŽlŽmentaire mixte, dirigŽe par M. FREINET CŽlestin Baptistin en vertu de l'autorisation prŽfectorale n¡ 771 en date du 31 octobre et sise ˆ Vence, quartier du Pioulier. Est Žgalement fermŽ l'Internat attenant ˆ l'Ecole dirigŽ par Mme Vve LAGIER-BRUNO.

Article 2-  M. l'Inspecteur d'AcadŽmie est chargŽ de l'exŽcution du prŽsent arrtŽ.

o Le 11, Elise Freinet rŽpond au PrŽfet, en l'absence de sa mre partie l'avant-veille ˆ Vallouise (H.A.) pour mettre sa maison de campagne ˆ la disposition de l'autoritŽ militaire.

1-  La pension de Mme Vve Lagier-Bruno n'est pas un internat mais une pension recevant des enfants de tous les ‰ges, tant au-dessous qu'au dessus de l'‰ge scolaire comme l'attestent ses registres.

2-  Cette pension est dŽclarŽe depuis 5 ans au Registre du Commerce de Grasse  (n¡ 4754) et remplit ses obligations commerciales vis-ˆ-vis de l'imp™t.

3-  Vues les circonstances actuelles  et l'ignorance o je me trouve pour quelques jours des dŽsirs de ma mre, je vous prie, Monsieur le PrŽfet, dans ces jours tragiques (le 10, l'Allemagne vient d'attaquer en Belgique et aux Pays-Bas, mais on ignore encore les consŽquences de cette offensive), de vouloir bien considŽrer la Pension de Mme Vve Lagier-Bruno comme un lieu de refuge prŽsentant pour les enfants actuels plus de garantie que n'en prŽsentent leurs propres lieux de rŽsidence. En effet:

  7 enfants sont Parisiens, 2  du Jura, 3  de la Seyne-sur Mer (Var), 1 de Meurthe-et-Moselle, 2 d'AlgŽrie, 1 de Suisse et 1 de TchŽcoslovaquie.

Je me permets de vous demander, Monsieur le PrŽfet, si vous consentez ˆ cette mesure d'humanitŽ, de bien vouloir me le signifier pour que je puisse donner aux parents toute tranquillitŽ ˆ ce sujet. Dans le cas contraire, j'aviserai les familles au plus t™t.

 

o  La rŽponse du PrŽfet ne se trouve pas dans le dossier. Toujours est-il que le 14 mai, Elise Žcrit aux parents pour leur expliquer qu'en l'absence de sa mre retenue dans les Hautes-Alpes, elle est obligŽe de leur demander de reprendre les enfants au plus t™t. Le 15, le double de cette lettre est envoyŽ au PrŽfet.

 

Mais les ŽvŽnements vont vite. Le front des Ardennes est enfoncŽ ˆ Sedan. On sait depuis 1870 que cela peut avoir de trs graves consŽquences.

 

o  Le 17 mai, l'I.A. dŽclare au PrŽfet que l'on pourrait accorder un dŽlai court pour la remise des enfants aux familles.

o  Le 22, un militaire Žcrit au PrŽfet au sujet de son jeune beau-frre (10 ans), pensionnaire ˆ Vence. Les parents qui habitaient ˆ la frontire luxembourgeoise ne peuvent tre joints. Sa propre femme, sÏur de l'enfant, institutrice ˆ Reims, a ŽtŽ ŽvacuŽe avec un groupe d'enfants en Bretagne et ne peut venir chercher son petit frre. Il demande que cet enfant soit autorisŽ ˆ rester ˆ la pension Lagier-Bruno en attendant que ses parents, s'ils vivent encore, ou sa sÏur puissent s'occuper de lui.

Le PrŽfet accorde cette autorisation ˆ titre individuel.

o  Le 27 mai, le PrŽfet fixe au 15 juin le dŽlai de fermeture de la pension.

 

Sans possŽder de chronologie dŽtaillŽe, nous savons que la santŽ de Freinet s'est gravement dŽtŽriorŽe ˆ cause de son incarcŽration prolongŽe. Il a ŽtŽ transportŽ ˆ l'h™pital de Saint-Maximin.

Sur le plan national, les Žvnements s'accŽlrent. Le 11 juin, l'Italie fasciste assne "le coup de poignard dans le dos" en dŽclarant la guerre ˆ la France, ce qui a une rŽpercussion immŽdiate dans la rŽgion nioise. Le 14, c'est la chute de Paris. Le 17, PŽtain obtient les pleins pouvoirs pour signer l'armistice. Les Italiens occupent une bande de la partie Est de la France, de Nice ˆ la Savoie.

Pour nourrir les 12 enfants qui restent ˆ sa charge, Elise, comme le confirment les tŽmoins de l'Žpoque, lave et repasse le linge d'habitants de Vence.

L'administration va-t-elle au moins la laisser en repos?

 

o  Le 3 aožt, le PrŽfet Žcrit au commissaire spŽcial de Cannes:

Monsieur le Directeur de la Police d'Etat de Nice m'a signalŽ, il y a quelque temps, que des numŽros clandestins du journal communiste "Le Cri des Travailleurs" avaient ŽtŽ diffusŽs ˆ Nice.

Il m'informe aujourd'hui que le tirage de cet hebdomadaire pourrait avoir ŽtŽ effectuŽ par certains ŽlŽments extrŽmistes de la rŽgion de Vence, avec le concours de Mme FREINET, institutrice rŽvoquŽe en raison de ses activitŽs politiques .

M.FREINET, son mari, Žgalement rŽvoquŽ pour les mmes raisons, avait ouvert ˆ Vence une Žcole libre.

Il est actuellement internŽ mais sa femme a continuŽ ˆ s'occuper de cette Žcole, situŽe au quartier du Pioulier ˆ Vence o parmi les mŽtiers (sic) enseignŽs et pratiquŽs, celui de l'imprimerie a la place la plus importante.

L'Ecole du Pioulier ainsi que l'internat qui lui avait ŽtŽ annexŽ ont ŽtŽ fermŽs par arrtŽ prŽfectoral sur la proposition de M. l'Inspecteur d'AcadŽmie.

Je vous prie de vouloir bien faire procŽder ˆ une enqute ˆ l'effet d'Žtablir si l'Žcole et l'internat dont il s'agit continuent ˆ fonctionner clandestinement et si l'atelier d'imprimerie de Mme FREINET ne servirait pas ˆ l'impression de la feuille communiste dont quelques numŽros ont ŽtŽ rŽpandus dans notre rŽgion.

Toutes mesures devront tre prises le cas ŽchŽant pour mettre fin ˆ une entreprise qui constitue un vŽritable danger dans les circonstances actuelles.

Vous ne manquerez pas de me tenir au courant de vos investigations.

 

Est-il nŽcessaire de rappeler que ni Freinet ni Elise n'ont jamais ŽtŽ rŽvoquŽs? L'administration est bien placŽe pour le savoir. De plus, leurs idŽes politiques n'ont jamais ŽtŽ mises en avant officiellement dans l'affaire de St-Paul, seulement des "imprudences" pŽdagogiques ayant nui ˆ l'Žcole publique.

L'I.A. de Nice a reu copie de cette lettre et il y rŽpond confidentiellement avant mme le rapport de police. La comparaison des deux documents en dit plus long que tout autre commentaire.

 

o  Le 10 aožt, l'I.A., J. Charvey, envoie le rapport suivant:

En rŽponse ˆ votre lettre du 3 aožt, relative ˆ l'Ecole libre du Pioulier, dirigŽe par M. et Mme FREINET, instituteurs rŽvoquŽs ˆ Vence (l'I.A. reprend servilement les termes utilisŽs par le PrŽfet, alors qu'il est mieux placŽ que quiconque pour conna”tre la vŽritŽ administrative), aprs une enqute discrte, j'ai pu acquŽrir l'assurance que cette Žcole libre continue ˆ fonctionner, qu'elle a encore des Žlves, notamment des pensionnaires. Ces Žlves sont, pour la plupart des Espagnols.

Je n'ai pu savoir si l'on se sert encore du matŽriel d'imprimerie. Je n'ai pas, en effet, cru prudent d'envoyer au Pioulier M. l'Inspecteur Primaire et me suis informŽ auprs du personnel de Vence ˆ qui je ne pouvais Žvidemment demander de pŽnŽtrer dans l'Žcole de M. et Mme FREINET.

ConformŽment ˆ mes lettres antŽrieures, je tiens ˆ dŽclarer que l'Žcole du Pioulier doit tre fermŽe le plus t™t possible. Il me semble mme que des sanctions devraient tre prises contre les personnes qui la maintiennent ouverte malgrŽ les ordres reus (soulignŽ par moi, M.B.).

 

o  Voici, pour comparaison, le rapport envoyŽ le 13 aožt par le Commissaire divisionnaire de Police SpŽciale de Cannes:

RŽfŽrence ˆ votre lettre du 3 aožt ŽcoulŽ, concernant la diffusion clandestine du journal communiste "Le Cri des Travailleurs". J'ai l'honneur de vous faire conna”tre que les investigations discrtes de M. RADIGUET, Commissaire SpŽcial, Sous-Chef, ont rŽvŽlŽ ce qui suit:

L'Ecole libre et l'internat de l'ex-Instituteur FREINET, situŽs au quartier du Pioulier, ˆ trois kilomtres de l'agglomŽration de Vence, ne fonctionnent plus.

Toutefois, cet Žtablissement, qui est maintenant dŽnommŽ "Pension Lagier-Bruno" hŽberge encore quelques enfants (suivent noms, ‰ges et adresses de deux enfants)

Le premier serait conservŽ suivant une autorisation provisoire de M. le PrŽfet des Alpes -Maritimes. Le second est gardŽ en attendant de pouvoir le rapatrier en Suisse.

L'Žtablissement Lagier-Bruno abrite encore deux autres enfants ‰gŽs de 13 ou 14 ans qui seraient sans famille. L'un, un garon, s'occuperait de menus travaux de culture et l'autre, une fille, serait employŽe comme aide de cuisine.

Etant donnŽ le but principal de l'enqute qui consistait ˆ Žtablir si les exemplaires clandestins diffusŽs ne sortaient pas de l'Ecole du Pioulier, M. RADIGUET s'est abstenu de toute action directe pour ne pas donner l'Žveil. Il s'est bornŽ ˆ obtenir les renseignements ci-dessus par personne interposŽe.

En ce qui concerne les feuilles, ce fonctionnaire s'est rendu ˆ la Direction de la Police d'Etat de Nice, o il a demandŽ ˆ l'un des fonctionnaires chargŽs de l'enqute de lui communiquer un des exemplaires dŽcouverts dans cette ville.

Cette feuille prŽsentŽe, ˆ Nice, ˆ un technicien a permis d'Žtablir les points suivants:

L'original a ŽtŽ tapŽ ˆ la machine ˆ Žcrire.

Les exemplaires diffusŽs ont ŽtŽ obtenus au "multiplicateur"

L'original a ŽtŽ tapŽ par deux machines diffŽrentes; le recto par une machine allemande et le verso par une machine amŽricaine.

Il n'existe aucune similitude entre ces deux frappes et une troisime que je me suis procurŽe et qui provient d'une machine ˆ Žcrire de l'Žcole du Pioulier.

D'autre part, suivant un renseignement qui m'a ŽtŽ communiquŽ, plusieurs machines ˆ Žcrire de marque allemande  "Olympic" ou "Albatros"  se trouveraient dans les locaux de la Bourse du Travail ˆ Nice.

Il est impossible de dire si d'autres machines se trouvent au Pioulier et si cet Žtablissement possde un appareil de tirage; seule une visite domiciliaire pourrait rŽpondre ˆ ces questions.

C'est d'ailleurs en prŽvision de cette visite (que les circonstances peuvent rendre nŽcessaire) que M.Radiguet s'est abstenu de toute action directe contre les occupants du "Pioulier".

En ce qui concerne cette Ecole, o il y a un important matŽriel d'imprimerie, elle abrite, indŽpendamment du sieur FREINET pre, le fils Žtant actuellement internŽ mais dont le retour prochain est annoncŽ, sa femme, Madame FREINET et sa belle-mre, Mme Veuve Bruno-Lagier.

(Suivent des remarques sur des individus "suspects" ayant des contacts avec les personnes citŽes)

Ces quelques ŽlŽments douteux sont d'ailleurs strictement surveillŽs.

En conformitŽ de vos instructions verbales, M. RADIGUET procŽdera ˆ une perquisition au domicile, ˆ l'Ecole et dans l'Imprimerie de FREINET.

                                                     Le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE   ROSSI

 

Qui a bien pu annoncer le retour de Freinet qui ne sera libŽrŽ en fait que 14 mois plus tard ? D'autre part, qui est cet homme mentionnŽ comme Žtant son pre, dŽcŽdŽ d'aprs l'Žtat civil en 1939 ? Dans L'Ecole Freinet, rŽserve d'enfants (p.302), Elise Freinet fait allusion ˆ plusieurs perquisitions dans l'Žcole et le local de la CEL mais sans les dater.                                                                                                     

 

La dernire pice retrouvŽe dans le dossier Ecoles privŽes des Archives date du 3 mars 1941. Il s'agit d'une note Žmanant du gouvernement de Vichy.

o Communication de Monsieur le SecrŽtaire d'Etat ˆ l'Education Nationale, du 1-2-1941, au sujet de l'offre faite par le sieur Freinet, instituteur communiste actuellement internŽ ˆ Chibron (Var) de mettre ˆ la disposition du gouvernement les locaux de l'internat qu'il dirigeait ˆ Vence.

Transmis ˆ Monsieur le Sous-PrŽfet,, directeur du Cabinet, comme affaire rentrant dans ses attributions. Cette proposition fait suite ˆ la fermeture de l'Žcole du sieur Freinet dont le dossier a ŽtŽ conservŽ par le Cabinet en aožt 1940.

A notre avis, la demande de M. Freinet ne saurait tre prise en considŽration Žtant donnŽ ses opinions extrŽmistes.

 

Chibron est le troisime camp o Freinet a ŽtŽ transfŽrŽ en novembre 40. Il ne s'y trouve d'ailleurs dŽjˆ plus, car en fŽvrier il a ŽtŽ envoyŽ au camp de St-Sulpice (Tarn). Pour Žviter que son Žcole du Pioulier ne soit rŽquisitionnŽe ou pillŽe, Freinet a peut-tre prŽfŽrŽ prendre les devants en proposant une utilisation conforme ˆ la destination des locaux. Il sait que, du fait de la dŽb‰cle, on cherche dans le Midi des lieux d'accueil pour des enfants et peut-tre espre-t-il qu'on le libŽrerait pour diriger ce centre d'accueil. C'est compter sans la hargne que suscite son nom dans l'administration locale. Cette dernire est d'ailleurs responsable de l'Žchec de toutes les tentatives de libŽration, car chaque fois que l'autoritŽ centrale, saisie par des interventions de personnalitŽs, demande l'avis des instances locales, celles-ci insistent sur le caractre Žminemment dangereux de Freinet.

 

Elise quitte Vence pour les Hautes-Alpes

Afin de trouver une issue, Elise, qui a maintenant rendu tous les enfants dont elle avait la charge, cde l'utilisation des locaux du Pioulier ˆ une association pour l'accueil d'enfants tchŽcoslovaques rŽfugiŽs en France. Le responsable avait connu Freinet dans des rŽunions internationales d'Žducation, ce qui a facilitŽ l'arrangement. Aprs avoir mis ˆ l'abri des archives prŽcieuses dans des malles envoyŽes chez la sÏur de Freinet, prs de Gars, Elise part avec sa fille, le 6 avril 1941, rejoindre la maison de sa mre ˆ Vallouise (Hautes-Alpes).