les Amis de Freinet
le mouvement Freinet au quotidien
des praticiens témoignent
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Freinet précurseur


Célestin Freinet, je t’aime, mais le culte de ta personne m’ennuie. J’ai beaucoup appris sur mon métier à te lire. Mais j’ai encore mieux compris en voyant pratiquer nos collègues du mouvement. J’ai le regret de n’avoir pu te connaître. En revanche, j’ai rencontré quelques-uns de tes camarades pionniers, ceux qui ont façonné avec toi le mouvement de l’école moderne. La plupart rayonnent et semblent vraiment faits d’un autre bois pour avoir vécu et réalisé dans l’exaltation.
J’ai longtemps revendiqué ta paternité, mais aujourd’hui, je doute que ton école fasse école selon l’axe que tu lui avais donné. Ta méthode naturelle reste puissante. Elle est sans cesse redécouverte par les «spécialistes» de l’éducation. Toi et les tiens m’avez aidé à trouver la voie de mes cohérences. Cohérence entre mes idées politiques et ma pratique pédagogique, cohérence entre mes velléités et mes actes éducatifs. Même si je suis encore en recherche et que mes réussites restent limitées.
Le monde a énormément changé depuis ton départ. Une idée du socialisme scientifique a été éradiquée de la planète, I’apartheid a disparu en Afrique du Sud. La gauche a eu le pouvoir en France, mais elle n’a pas su ou voulu changer la vie. Avec le retour de la droite, tu le sais bien, le pire est envisageable. Quant à l’école, elle a peu évolué au cours des trente dernières années. J’imagine tes éditoriaux dans l’Educateur qui n’est plus prolétarien. Les réformes passent et se ressemblent. Les nouvelles technologies qui sont entrées à l’école ont été immédiatement affublées des oripeaux de la pédagogie ennuyeusement traditionnelle. Et les instituteurs, même devenant professeurs des écoles, ils ne se sentent pas pour autant éducateurs.
Pour ce qui est du mouvement, il a le mérite d’exister, mais à l’évidence, ce n’est plus vraiment un mouvement. C’est celui de celles et de ceux que des circonstances diverses ont attiré en son sein et qui l’ont fait vivre à leur façon. Aujourd’hui, il est bien marginalisé pour incarner une alternative éducative. Non pas qu’il soit en concurrence avec d’autres prétendants, mais les idées qu’il colporte ne semblent pas toucher grand monde. Autour de moi, rares sont les enseignants qui tentent une démarche pédagogique au service de l’apprenant. On ne s’attache que très rarement à la globalité, à la complexité des individus. On a peu progressé dans l’instauration de classes coopératives. Les principales revendications des enseignants sur leurs conditions de travail s’arrêtent aux questions des moyens et des effectifs. Trop rares sont ceux qui dénoncent la ségrégation de la société libérale et qui remettent en cause la hiérarchie et le forçage scolaire. Les manuels que tu souhaitais brûler ont foisonné, ils se sont colorés et ont encore de beaux jours devant eux.
Je ne sais de quelle manière nous parviendrons à propager les valeurs et les savoirs-faire de l’Ecole moderne de façon à nous sentir un tout petit peu moins seuls... car, tout de même, la méthode naturelle, le tâtonnement expérimental et la coopérative de classe, tu ne les maniais pas pour qu’ils demeurent confidentiels! Il faut que l’école change. Il faut que la société évolue. Alors, nous allons fêter le centenaire de ta naissance, mais c’est avec plus grande joie encore que nous fêterons la découverte de la faille nous permettant d’ouvrir l’école à l’éducation offrant épanouissement et démocratie.
Jean Astier

Ce qui est formidable avec cette école qui sera toujours moderne, c’est qu’elle va de soi, elle est l’évidence même. Alors pourquoi continuer à médiatiser l’échec scolaire, l’analphabétisme ; il serait temps que la société prenne au sérieux son école. Mais en a-t-elle envie, la société, de voir des enfants actifs, autonomes, créatifs, doués de raison, qui s’expriment, qui sont motivés et qui ne se laissent pas monter sur les pieds? Elle a peut-être plus envie de moutons.
Hervé Moullé

A l’heure où tout est informatisé, robotisé, déshumanisé, Célestin Freinet nous paraît pourtant d’une extraordinaire modernité tant il a apporté par ses techniques de vie et son esprit fonceur. S’il était parmi nous, c’est lui qui nous stimulerait pour être à la pointe du progrès et évoluer avec son temps.
Jacqueline Massicot

Il paraîtra utile de rappeler ce que Dottrens et Freinet préconisaient pour contribuer à la réussite des objectifs de l’Ecole Moderne:
Pour l’enfant, le maître lui apprendra à:
Savoir écouter
Avoir la liberté et le savoir de s’exprimer
Aider autrui, coopérer
Connaître son corps
Connaître le milieu de vie
Gérer un plan de travail en le respectant
Acquérir des connaissances et les mesurer.
Ainsi, les techniques de Vie de la Pédagogie Freinet démontreront à l’évidence leur pérennité et leur actualité.
Mais il faudra des bras...
Jean Ribolzi

C’est dans le mouvement Freinet de mon pays d’abord, puis à l’intérieur du tissu d’échanges internationaux de la F.I.M.E.M. et des R.I.D.E.F. que j’ai continué à progresser dans les «techniques» Freinet devenues entre-temps la «pédagogie» Freinet. J’ai toujours regretté que cette pédagogie porte le nom d’un seul homme alors qu’elle est le résultat du travail de milliers d’instituteurs. Je lui préfère l’appellation «Ecole Moderne» que Freinet, même s’il la soufflait à Francisco Ferrer, préférait également à «école active» ou «école nouvelle». Car c’est dans cette modernité que je me reconnaissais plus que dans une quelconque tentative de nouveauté dont la foule est friande. Il s’agit bien en effet de vivre dans et avec notre temps, de glorifier à la fois, dans une démarche qui peut apparaître comme paradoxale, l’artisanat et les nouvelles technologies. L’artisanat, car l’enfant, comme l’adulte de notre temps, a besoin de retrouver la griserie de dominer la matière et les nouvelles technologies car cet outil puissant doit être au service des générations montantes et pour qu’il le soit, il faut que les utilisateurs s’en servent intelligemment.
Henry Landroit

(...) Ma situation personnelle m’amena à relever un autre défi, celui d’organiser, autour de réunions pleinement coopératives, le travail de la dizaine de classes que je ne retrouvais chacune que deux heures par semaine. D’où la structure «inter-coopérative» que j’expérimentai et dont je témoignai à l’époque.
C’est donc avec la conscience tranquille du devoir accompli que nous pûmes nous mettre quelques années en sommeil à ce niveau pour nous tourner vers les nouvelles technologies de communication. Ceci bien dans la tradition de l’intérêt soutenu manifesté par Freinet et ses compagnons pour ce type d’outils.
» Tu t’es maintenant tourné vers les technologies nouvelles, me damanda-t-on à ce moment-là: informatique, robotique, télématique surtout. Penses-tu que là est l’avenir en matière d’enseigenment?
«En fait, je n’en sais rien, répondais-je déjà alors, et je plains d’ailleurs ceux qui affichent une quelconque certitude en la matière... Ce que je recherche avec beaucoup de camarades du mouvement, ce sont les voies pour les mettre véritablement au service de l’expression et de la communication. C’est-à-dire d’une pédagogie de type Freinet.»
«- En fait, je n’en sais rien, répondais-je déjà alors, et je plains d’ailleurs ceux qui affichent une quelconque certitude en la matière... Ce que je recherche avec beaucoup de camarades du mouvement, ce sont les voies pour les mettre véritablement au service de l’expression et de la communication. C’est-à-dire d’une pédagogie de type Freinet.».
Outre, par exemple, les services rendus à une pédagogie de l’expression écrite par un outil comme le traitement de texte, une réussite en ce domaine se situe au niveau de la télématique que l’I.C.E.M. est probablement seul à avoir permis aux classes de s’approprier aussi pleinement. Télé messagerie professionnelle entre enseignants, télé messagerie interscolaire, magazine interclasses, journaux scolaires hébergés, serveurs d’établissements, etc...
Pour la dynamisation des échanges entre jeunes, le nouvel outil s’avère extraordinaire et bien dans la tradition de la «correspondance naturelle» impulsée par Freinet et ses premiers compagnons.
Mais le développement du vidéotex a peut-être un peu freiné dans notre pays celui d’un autre canal plus disponible à l’étranger: le fax. Loin d’opposer ces deux médias comme certains avaient tendance à le faire, le secteur C.M.T. lança «TéléCOOPicem», premier réseau international de ce type et réussi le pari de les utiliser en synergie.
Il mit aussi en évidence des utilisations originales de l’outil, par exemple, d’ordre documentaire ou au service de journaux interclasses.
Il en avait d’ailleurs esquissé une préfiguration avec la fort riche expérience «On s’affiche»: réseau international d’échanges d’affiches entre établissements du second degré qui connut un beau succès durant plusieurs années.
Le secteur accompagna ces expériences de communication en réseau en assurant la parution de 50 Nos de 50 pages du bulletin spécialisé «E.L.I.S.E. & C.E.L.E.S.T.I.N.».
Il nous est donc aujourd’hui possible, riche de l’expérience acquise lors de ces deux premières époques, de tenter d’en opérer la synthèse.
Et, dans la pure tradition d’une pédagogie du travail coopératif, tenter de dynamiser créations manuelles et techniques par la synergie que - pourvu que laissée à la discrétion de besoins réellement ressentis - un réseau de correspondance naturelle et inter-coopérative entre maître et entre classes est susceptible d’induire.
«L’école devra être une branche de la production» (C.F) et, d’une production en vraie grandeur à une époque où, avec entre autres les cyber-médias, «ce qui se prépare est un trouble de la perception du réel, une désorientation du rapport au monde et à l’autre...».
- Paul Virilio: «Alerte dans le cyberspace» le monde diplomatique - Août 1995 -.
Le propos réaffirmé étant de démontrer par l’action que la démarche propre à la pédagogie Freinet, confortée d’ailleurs aussi bien par des Piaget, Stuart Mill, Levi Strauss hier, que des Serres, Charpak ou Gilles De Gennes aujourd’hui, continue d’être la voie privilégiée pour épanouir la créativité des jeunes aux niveaux manuel et technologique.
Domaines beaucoup moins explorés d’ailleurs à ce jour par le Mouvement que la création artistique ou le texte libre, par exemple, mais pourtant si propres à cette «création constante qui développe l’intelligence et la raison, tout en familiarisant avec les premières pratiques scolaires: lire, écrire, compter, mesurer, peser, etc...A mesure les élèves acquérant le sens de l’entraide et de la sociabilité».
Qualité dont ils auront d’autant plus besoin en ces temps où les lendemains ne sont plus ce qu’ils étaient: qu’ils semblent loin en effet ceux dont rêvaient Freinet et ses premiers compagnons! Ils ne chantent plus guère aujourd’hui...
André Lefeuvre

La recherche du matériel naturel, l’ouverture de l’école à la vie ne constituent pas les seuls moyens pour réussir la Pédagogie Freinet.
Il faut associer l’Etat pour son intervention dans les domaines sociaux, économiques.
Pour cela on peut réussir seul, la P.F. dans sa classe, mais son écho ne sera pas sonore. C’est pourquoi nous invitons les amis de Freinet à nous aider par la voix directe ou indirecte pour toucher nos autorités.
La participation à des séminaires sont d’une grande importance pour faire évoluer la P.F..
Voilà nos brèves idées sur la conception pédagogique de Freinet.
Nous sommes débutants mais nous ne saurions comment réussir pour être appréciés par notre entourage voire l’extérieur.
Il faudrait multiplier les rencontres pédagogiques et associer les aînés pour que vive la P.F. dans le monde et en Afrique qui a des milliers d’enfants dans les classes.
Jean Daye (Bénin)

(...) La mise en œuvre des techniques de Freinet n’est pas facile. Certes, je rencontre des problèmes au nombre desquels il y a le manque de matériel, des effectifs pléthoriques, 60 à 90 élèves dans une seule classe, le respect rigoureux des horaires, de l’emploi du temps, des répartitions mensuelles et des programmes scolaires élaborés et adoptés par les usagers du système éducatif. Cette disposition n’est pas tellement en accord avec la méthode d’enseignement prônée par le pédagogue Freinet.
Mais je constate que l’attitude, le comportement et la réaction de mes enfants, malgré les multiples problèmes sur lesquels j’achoppe dans la mise en œuvre intégrale de la pédagogie de Freinet, sont très satisfaisants.
Si Freinet avait lui aussi rencontré les problèmes, les difficultés et avait pu les surmonter par la prise de conscience et l’usage judicieux des moyens dont il disposait, je suis persuadé également que d’un jour à l’autre lavictoire sera de mon côté....
Gabriel Iossou Djeble (Bénin)

Je me suis engagé dans un ambitieux projet d’expérimentation, de production et commercialisation de nouveaux matériels pédagogiques structurés, qui devraient, si possible, circuler au-delà des Alpes.
Ce projet répondait au besoin de donner plus de consistance à la particularité matérialiste de la pédagogie Freinet par rapport à une innovation faite essentiellement de signes et de salive. En outre, cela correspond à la conscience que, dans la société vidéo-informatique, l’enfant sera de plus en plus privé de ses capacités sensorielles et manuelles, et d’une opportunité de libération sociale. Et c’est donc sur ce terrain spécifique que, dans les pays à développement technologique avancé, la pédagogie Freinet doit savoir se situer pour restituer à l’enfant des expériences de vie globale et lui donner l’opportunité du plaisir d’un rapport direct entre l’emploi de matériel concret et la formation des symboles.
Pour la réalisation de ce projet pédagogique auquel j’espère, dans un futur proche, impliquer la F.I.M.E.M. - les Espagnols ont déjà manifesté leur intérêt -, j’ai été détaché au M.C.E.. C’est une piste d’engagement militant pour donner continuité et prospective à la piste ouverte par Célestin Freinet..
Nous espérons que ce sera jouable, qu’on y trouvera de l’intérêt et qu’on ouvrira de nouvelles perspectives à une modernité qui soit productrice de processus créatifs, de libération, d’énergie et donc de liberté.
Rinaldo Rizzi

Presque deux millions et demi d’enfants brésiliens (de 0 à 11 ans) vivent dans des bidons-villes.
A São Paulo, la ville la plus riche et développée du pays, il y a plus de deux cent soixante mille enfants (de un à onze ans) qui vivent dans les bidonvilles.
L’éducation formelle des enfants brésiliens est réalisée dans des écoles publiques, municipales ou de l’Etat, et dans des écoles privées.
L’enseignement public s’occupe de l’éducation des enfants des familles dont le revenu mensuel ne leur permet pas de payer une école privée. Cet enseignement vit, en ce moment, une situation catastrophique. Le salaire initial des professeurs des écoles publiques municipales de São Paulo est 242,45 dollars, pour vingt heures de cours par semaine. Ceux qui travaillent quarante heures par semaine dans une école gagne 450,00 dollars par mois. Ces bas salaires et les conditions de travail extrêmement précaires des écoles associées au chaos qui règne dans l’Administration Publique et à la formation pédagogique déficitaire déterminent l’augmentation progressive de l’abandon de la profession et de la détérioration de la qualité du travail éducatif scolaire.
L’enseignement privé s’occupe de l’éducation des enfants des classes moyenne et haute. Dans le réseau des écoles privées, on vérifie une oscillation très grande, tant au niveau de la qualité du travail éducatif et des conditions de travail qu’au niveau des prix des mensualités. Les bonnes écoles sont très chères.
Les plus jeunes fréquentent des crèches, des Ecoles d’Education Enfantine - pour des enfants de trois à six ans - ou restent à la maison, sous les soins d’une sœur ou d’un frère un peu plus âgé, parce qu’en général leur mère travaille hors de la maison. Les plus âgés - sept ans ou plus, s’ils font des études, passent quatre heures par jour à l’école publique. Ceux qui ont été exclus de l’école à force d’échouer ou de ne pas s’adapter à ses exigences restent à la maison, c’est-à-dire, dans les rues où ils jouent, ils surveillent des voitures garées dans les rues, ils vendent toutes sortes d’objets au feu rouge, ils mendient, ils volent, ils se droguent, ils font peur aux adultes... «Une société qui a peur de ses enfants est terriblement malade» (Paulo Freire).
Quel avenir est en train d’être construit par cette société pour ces enfants et ce pays?
Le travail du Centre de Jeunesse «Congonhas», qui depuis un an et demi pratique la pédagogie Freinet, nous montre, par l’intérêt, l’enthousiasme, l’organisation et les réalisations des 120 enfants de 7 à 14 ans qui vivent dans le bidonville Àguas Espraiadas et qui fréquentent quatre heures par jour, en dehors des heures qu’ils passent à l’école publique, la force éducative du Texte Libre, du Livre de Vie, de la réunion de Coopérative, du Journal, du Plan de Travail Collectif, de la Correspondance dans la formation de ces enfants, à qui l’amertume de l’injustice sociale n’a pas tué la joie de vivre, la curiosité, la créativité, le désir de savoir, les rêves.
Nous avons conscience que ce travail, associé à d’autres, ne représente qu’un petit grain de sable devant l’immensité du désert d’indifférence qui recouvre les problèmes sociaux brésiliens, qui, d’une façon si dure, atteignent nos enfants. Notre contribution est infime, mais nous, éducateurs du Núcleo Freinet Cidade de São Paulo, nous continuons notre marche, sans perdre jamais l’occasion de présenter à d’autres éducateurs la façon freinétiste d’enseigner et les résultats obtenus dans nos groupes d’enfants, d’adolescents ou d’adultes.
Maria Lucia Dos Santos

Le temps a passé. A l’heure où la Nouvelle Politique pour l’Ecole comme le Nouveau Contrat pour l’Ecole ont le courage de précéder l’évolution des mentalités en introduisant des modifications structurelles qui favorisent le travail en équipe, l’évaluation formative et critériée, la personnalisation des apprentissages, notamment, Célestin Freinet me semble de plus en plus moderne (1). En effet, je ne trouve pas ailleurs cette globalité et cette clarté du message qui donnent une cohérence et un sens si fort aux apprentissages comme aux techniques. De plus, la pédagogie Freinet est au cœur de l’évolution de la science, l’approche systémique par exemple: pédagogie de la vie, elle suscite l’investigation de la complexité et se démarque de la simplification qui aboutit à la complication, en raison de la disparition du sens, précisément. Pédagogie efficace aussi, parce que fondée sur une psychologie performante. - «Essai de psychologie sensible appliquée à l’éducation» apparaissant alors comme précurseur des travaux de Bruner pour qui la construction des concepts par l’enfant procède surtout de l’induction. Pédagogie d’avenir enfin, parce que fondamentalement ouverte aux évolutions et à l’adaptation au terrain. Au reste, quelle réflexion nouvelle a-t-on exprimée de manière plus simple et plus pertinente que les Invariants pédagogiques?...
Jacques Jourdanet

(1) Je me sentais beaucoup plus proche de Freinet en introduisant en classe, il y a douze ans, l’outil ordinateur au service du journal scolaire (deux décennies de recherches à travers le Rouge-Gorge) puis la correspondance en réseau télématique et par télécopie, que lorsque nous en étions au limographe ou à l’imprimerie.

C’est bien en rappelant le rôle qu’il a joué et la place qu’il mérite dans l’historique de l’éducation au XXème siècle que l’on doit rendre hommage à Freinet.
Les années 1900 avaient été marquées par les expériences novatrices de Decroly, de Claparède et de Maria Montessori. Mais c’est dans les années 30, avec Freinet, que s’amorce une véritable mutation dans les conceptions éducatives et les pratiques scolaires. Très vite, de nombreux instituteurs se joignent à lui, composant ainsi un vaste chantier favorable aux expérimentations, aux échanges et à l’évaluation.
L’écoute, la prise en compte et la valorisation de l’expression libre des enfants, à l’école, (comme dans les familles), le droit à la parole et à la participation pour tous, la confiance dans la dynamique d’appropriation des savoirs étaient, bien sûr, des notions d’avant-garde. Il faut se représenter l’état des mentalités de l’époque, le mode des relations adultes-enfants, souvent imprégnées d’autoritarisme et de défiance, pour apprécier combien Freinet et ses camarades ont contribué à la transformation de l’Education.
On peut noter qu’à peu près dans le même temps, chacun de leur côté, Jean Piaget faisait paraître le résultat de ses travaux sur le développement intellectuel de l’enfant tandis que Freud - et ses disciples - dévoilait les lois de l’inconscient et la complexité des relations affectives. Il est intéressant de constater que, sans qu’il y ait eu, apparemment, de relations directes, on rencontre nombre de convergences entre les actions de Freinet et la recherche en psychologie et en psychanalyse.
Dans le domaine éducatif, Freinet apporte avec ses techniques motivantes un courant quasi-révolutionnaire: multiplication des échanges interscolaires, journaux, fichier documentaire, bibliothèque de travail, méthodes naturelles d’apprentissage, travail scolaire personnalisé, organisation coopérative des classes... etc. Toutes ces pratiques ont (ou auront) des incidences très positives sur l’évolution de l’Ecole et de la vie sociale.
Il y aurait intérêt historique, d’ailleurs, à étudier instructions officielles et directives pédagogiques, à analyser nombre de pratiques d’enseignement pour y relever combien elles s’inspirent des idées de Freinet, sans s’en réclamer.... Si l’on prend, par exemple, le cas de l’apprentissage de la lecture, sujet controversé et toujours brûlant, on s’aperçoit que l’unanimité, ou presque, des enseignants-chercheurs s’est faite sur la valeur des démarches naturelles et fonctionnelles pour l’appropriation du code écrit (voir les travaux de J. Foucambert ou d’E. Charmeux). L’importance donnée dans les familles comme à l’école au dessin des enfants, à l’expression artistique et manuelle doit certainement beaucoup aux actions menées par l’Ecole Moderne, avec Freinet et Elise.
Précurseur, c’est donc bien évident, visionnaire, sans doute... Pas question de verser dans le culte d’un prophète ou d’une quelconque mystique! Freinet avait eu une enfance rurale, il était resté très proche des réalités. Pragmatique, il était soucieux de mettre ses idées en pratique avant d’élaborer des théories. Très proche des enfants, très chaleureux et rieur avec tous, il aimait à manier la bêche ou la truelle et à bricoler les prototypes des outils qu’il concevait: presse pour l’imprimerie, limographe, boîte enseignante etc..... Mais, ne peut-on pas considérer que son engagement et son action pour introduire les médias dans l’enseignement,(journal scolaire, presse à l’école, albums et revues, bandes magnétiques, cinéma, sont la preuve d’une véritable clairvoyance anticipatrice. Chacun sait à quel point les moyens de communication jouent un rôle éminent de nos jours. De même, on peut penser qu’avec le fichier documentaire, les plannings et plans de travail, l’enseignement programmé des boîtes enseignantes, il avait pressenti la place de l’Informatique. On pourrait dire encore que dans les rapports qu’il entretenait avec la Nature, son refus des excès de la consommation, sa conception de la santé, de l’alimentation, il faisait de l’écologie avant l’heure!
Pour conclure, on peut rappeler que Freinet tenait beaucoup pour son Mouvement à l’appellation Ecole Moderne. Moderne pour lui, signifiait que l’Ecole ne devait jamais être close mais évolutive et adaptée à une société de progrès et de prospective.
Robert Chabrol