Ayant retrouvé plusieurs de mes
écrits (publiés ou inédits) sur le comportement psychologique
des enfants, j'ai décidé de les réunir en les remaniant et en
les articulant entre eux, car la simple juxtaposition est
moins éclairante que la synthèse.
Dès les années 50, au cours de
longues conversations avec Freinet, celui-ci m'avait incité à
étudier les effets thérapeutiques de sa pédagogie. Mais je
n'avais pas alors l'expérience éducative nécessaire pour
analyser sérieusement les incontestables changements de
comportement que nous observions chez certains enfants de
l'école Freinet, arrivés à Vence après un parcours chaotique
et souvent conflictuel à travers écoles, pensionnats, voire
établissements spécialisés pour jeunes caractériels.
Dans les quinze années qui
suivirent, mon expérience s'approfondit, notamment dans les
classes de perfectionnement dont j'eus la responsabilité au
Havre et à Rouen. En revanche, la charge de ma famille avec
quatre enfants, s'ajoutant au travail professionnel et au
militantisme, me laissait rarement le temps et le recul
nécessaires à l'analyse de ce que j'observais au cours de
l'action éducative. Néanmoins, je prenais des notes,
recueillais les séries de textes libres de mes élèves et
lisais beaucoup d'ouvrages et d'articles de psychologie, non
par souci d'érudition mais pour m'aider à comprendre afin
d'agir plus efficacement. Il ne s'agissait pas pour moi de
plaquer des grilles d'analyse préétablies, si estimables
soient-elles, plutôt d'enrichir une panoplie d'outils
conceptuels divers permettant de mieux comprendre les
phénomènes que j'observais.
Un exemple illustre ma démarche.
Deux frères de 9 et 10 ans, en retard scolaire important,
arrivèrent un jour dans ma classe. Selon mon habitude, je
tentais de les déconditionner par rapport à leurs échecs
précédents. Tandis que le plus jeune changeait rapidement de
comportement, l'aîné me déconcertait par sa manie de copier et
de tricher alors qu'aucun climat de sanction ne pesait sur
lui. C'est un texte d'Alfred Adler qui m'apporta l'éclairage
nécessaire : au sentiment d'infériorité provoqué par un
échec scolaire prolongé s'ajoutait la rivalité fraternelle,
l'aîné ne pouvant supporter de ne pas réussir mieux et plus
vite que son cadet. Cet éclairage m'amena à diversifier mes
incitations éducatives pour que les deux frères ne puissent
comparer sans cesse leurs résultats et, effectivement, l'aîné
cessa de tricher pour réussir par lui-même. Ni la psychologie
génétique de Piaget, ni la psychanalyse freudienne n'auraient
suffi à m'apporter les clés permettant d'analyser et de
modifier mon action éducative.
Après la mort de Freinet, j'eus
le regret de n'avoir pas accompli plus tôt la recherche qu'il
souhaitait sur les aspects thérapeutiques de sa pédagogie et
ce fut mon premier essai de synthèse en 1967. Par la suite,
notamment sous l'incitation de René Laffitte, alors animateur
de la commission Connaissance de l'enfant, j'écrivis
plusieurs textes sur le tâtonnement expérimental, sur la
relation d'aide, ainsi que des monographies d'enfants dont
certaines ne furent jamais publiées.
Relisant tous ces documents, je
m'aperçois que certaines de mes interventions auprès des
enfants furent aussi bénignes que si l'on retire, de la bouche
d'un petit, la dent de lait qui va tomber. Nul ne songerait
pour cela à l'envoyer chez le dentiste ; il suffit
seulement d'agir avec les mains propres (ce qui n'est pas
toujours le cas de l'enfant lui-même quand il sent sa dent
bouger). Dans d'autres circonstances, j'ai conscience d'avoir
outrepassé ma responsabilité de simple enseignant, ce ne fut
pourtant jamais délibéré. Chaque fois que j'ai senti que le
problème dépassait mes capacités ordinaires, j'ai tenté
d'adresser l'enfant à des gens plus compétents. Dans certains
cas j'y parvins, comme avec Françoise Dolto (dans le cas
d'Hervé). Mais souvent aussi les services compétents étaient
débordés (notre psychologue scolaire couvrait toute
l'agglomération, le service d'hygiène mentale donnait des
rendez-vous avec un délai de 3 ou 4 mois), parfois des
spécialistes eux-mêmes ne percevaient pas le vrai problème
(voir les cas de Bernard et de Christophe). Dans toutes ces
situations, il me fallait bien faire face, ayant pour seul
objectif d'éviter aux enfants des conséquences plus
graves.
J'ai retranscrit des faits en
tentant d'analyser comment et pourquoi ils avaient pu évoluer
ainsi. Dans l'hypothèse où quelques lecteurs pourraient y
trouver encore un intérêt, en les lisant d'un oil critique
avec le recul historique (car j'ai quitté ma classe en 1967
pour travailler au siège de l'ICEM), j'ai décidé de réunir ces
textes, de les compléter, de les articuler entre
eux.
Je me suis livré à cette
synthèse de divers textes parce que, frustré par le manque de
réactions, même et surtout de critiques, je garde l'espoir
qu'ils susciteront peut-être un jour des observations et des
recherches allant plus loin. Que personne n'hésite à piétiner
ces plates-bandes si c'est pour les prendre comme
tremplin.